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Rencontre avec l’Emir Abdelkader d’Abdelaziz Ferrah

samedi 15 décembre 2007, par Said



On a dit de lui qu’il aurait consacré toute sa vie à l’écriture s’il n’y avait pas eu cette incursion coloniale contre laquelle il a soulevé des populations pour une lutte longue et difficile. C’est pour rendre évidente cette guerre allant jusqu’au sacrifice suprême que A. Ferrah a opté pour ce procédé qui a fait ses preuves en politique et en littérature. Cela consiste, moyennant cette forme dialoguée, à rendre la lecture agréable, passionnante et enrichissante pour que rien ne soit laissé dans l’ombre. Tout a été dit dans un esprit d’objectivité et avec la volonté d’apporter des rectificatifs concernant des points qui, pour diverses raisons, sont restés obscurs.

Au lieu de passer par le biais de la narration pure, A. Ferrah a préféré la démarche pédagogique qui rappelle le genre épistolaire par lequel l’auteur laisse son personnage parler de lui-même en imaginant que tout le monde est pris à témoin. L’auteur a une longue expérience du même travail d’écriture qu’il a consacré fructueusement à saint Augustin, berbère de Theveste (Tébessa), devenu évêque d’Hippone (actuelle Annaba).

Les cent douze questions- réponses relatent parfaitement toute la vie de l’Emir Abdelkader, dans ses différentes composantes, depuis son enfance jusqu’à ses années de résidence surveillée à Amboise, de remise en liberté en Syrie en passant par sa longue période de lutte, d’homme de lettres particulièrement doué et de vie spirituelle.

Qui est l’Emir Abdelkader

La même question a été posée en préambule pour avoir des informations précieuses, éclairer les lecteurs désireux d’en savoir plus et d’aller fouiner dans les documents et vestiges historiques. D’après l’auteurs l’Emir est né dans une région située entre la mer et les Hautes-Plaines, région humide, froide et fertile. C’est là à El Guetna, aujourd’hui désignée sous le nom d’Aïn Chorfa que naquit, en 1807, l’Emir. Ce village a été rasé en 1841, par Bugeaud lui-même. Heureusement, que les livres de l’Emir avaient été sauvés grâce à son frère, Sidi Saïd,, qui les avait mis en lieu sûr. L’Emir Abdelkader venait de perdre ce qu’il avait de précieux, El Guetna, qui l’a vu naître, grandir à la faveur d’une alimentation saine et abondante, un cadre naturel le plus revigorant qui fût. Il devint un homme résistant et averti au contact des aînés qui l’avaient entraîné à la course équestre, à la chasse.

N’oublions pas de rappeler que l’Emir a grandi à l’ombre d’une mère lettrée qui lui avait appris à lire, à écrire et d’un père, mokaddem de la zaouia de la Kadiria, en tant que saint marabout nanti d’une baraka. Ainsi, sous la conduite de ses parents, il avait acquis, très jeune, les versets coraniques et le hadith avant d’être envoyé dans les grandes écoles pour y étudier la philologie, la grammaire, la théorie. Pythagore, Platon, Ibn Rochd, Ibn Sina, Ibn El Arabi n’avaient plus aucun secret pour lui, malgré les démêlés qu’eut son père avec le bey Hassan qui le met en résidence surveillée à cause d’une révolte. Quelques temps après, c’est toute la famille d’Abdelkader, lui-même, qui choisit d’aller se réfugier en Orient pour deux ans. En 1827, il y eut le coup d’éventail du dey d’Alger suivi du débarquement du corps expéditionnaire français. Abdelkader revint chez lui, constitua une khiala, armée de cavaliers et se fit proclamer émir. Désormais, au lieu de tirer sur du gibier de chasse, il devait cibler des soldats du corps expéditionnaire de Bugeaud. Stratégie guerrière et concept de nation d’Abdelkader

Nous essayons de rapporter l’essentiel de ce qui nous a été relaté par A. Ferrah sur l’Emir Abdelkader dans son livre le Temps d’une halte élabore dans une forme dialoguée (questions– réponses) intéressante à lire surtout pour ceux qui n’arrivent pas à compulser un livre d’histoire à dominante narrative. Rappelons qu’un livre n’est jamais représentatif d’une réalité, d’un vécu.

Tout d’abord, il y a lieu de remarquer qu’il existe une interaction entre stratégie guerrière et concept de nation. Pour l’Emir, on ne peut bâtir une nation viable sans un fondement essentiel : celui de l’unité nationale. Et la première des actions à mener, c’était de parcourir le pays, d’aller de tribu en tribu pour faire cesser les tensions, les haines intestines, les trahisons. Rien de positif ne peut se réaliser dans la division. « Ah ! Si seulement les tribus avaient pu se tendre la main, si les chefs qui les guident avaient tenté de porter leur vue au-delà de l’horizon de leurs tribus respectives. »

Ces luttes intestines qui constituent un obstacle monumental à la création d’une nation sont accompagnées de complicités des pays voisins. Ce qui facilita la tâche à l’armée coloniale.

Comment envisager la construction d’une nation lorsque, pendant le djihad contre les occupants étrangers, des chefs du pays restent des alliés de ceux qui jouent le jeu d’une future colonisation. Ce fut le cas du Bey Ahmed deConstantine allié du bey de Tunis. « Il fallait attendre, dit l’Emir que les tribus, plus nombreuses du Constantinois nous firent appel pour rejeter le dernier survivant de l’empire turc sur notre terre. C’était un impératif pour nous de nous préparer à une guerre longue, car, en France, le consensus avait été réalisé pour étendre la colonisation en Algérie. Dans notre région même, Mustapha Ben Smaïl en tête appelait les Français à agir massivement s’ils voulaient gagner, rejoignant ainsi le point de vue de Bugeaud. » L’Emir ajoute que les prétentions du Bey Ahmed sur le Titerri étaient manifestes.

Pour gagner une bataille et la guerre, il suffit d’être animé d’une foi inébranlable, de vouloir vaincre. Il faut aussi un plan d’attaque. Ce qui fut fait par l’Emir des croyants dans la bataille de la Macta qui se termina par une victoire éclatante, bien qu’il eût des pertes en hommes des deux côtés. L’Emir Abdelkader lança sa cavalerie contre un ennemi pourtant mieux équipé. « L’horreur dans toutes ses dimensions, des hommes noyés dans le courant de la rivière. » Mais cette victoire allait réveiller le démon.

Ce qui s’est passé à Sidi M’Barek l’a confirmé. L’armée d’Abdelkader avait en face d’elle des attaquants plus nombreux et mieux armés. Ce fut la déroute. Normalement, une défaite doit être une leçon à retenir. Le relâchement de quelques tribus, le manque de munitions et l’insuffisance dans l’entraînement à une guerre sont les causes principales des défaites prévisibles. « Mais, fallait-il abandonner le djihad et laisser la terre de nos aïeux entre les mains des infidèles ? Le traité devrait-il être interprété comme une faiblesse devant une armée étrangère, dont le but était d’occuper le pays au détriment des autochtones qui devaient être désignés sous le nom infériorisant « d’indigènes ? ».

Entre la guerre et la pratique religieuse

La foi religieuse donne beaucoup de force à l’Emir dans sa lutte contre les occupants étrangers. Ses convictions religieuses revigorantes l’ont poussé à l’assaut des ennemis partout où ils se trouvaient. Desmichels, avec qui il avait signé un pacte de paix, le 2 août 1833 pour ostaganem, s’avouait obligé de négocier et incapable de remporter une victoire. Dans cette lutte, il rend hommage aux femmes sans lesquelles sa résistance n’aurait pas duré. « Les femmes, dit-il, ont joué un rôle essentiel dans notre résistance. Sans elles, nous n’aurions pas fait le premier pas ; sans elles que la foi dans la victoire s’imposa, c’est par elles seules que l’homme est capable de se surpasser. »

En tant qu’Emir des croyants, Abdelkader avait donné à la guerre qu’il dirigeait une toute autre portée. C’était la guerre sainte à laquelle venaient se rallier de nombreuses tribus auparavant hostiles. Et pendant qu’il se trouvait à Damas, après sa résidence surveillée en France, l’Emir a suivi de près l’évolution de la situation en Algérie.

Il semblait avoir eu de l’admiration pour Lalla Fatma N’Soumer qui aurait dit de lui, selon l’Emir interrogé : « L’ami, je l’accueille avec le couscous blanc et l’ennemi avec le couscous noir. Si nous l’avions eu à nos côtés lorsque nous avions tenu ces assemblées générales avec les chefs de tribus, au cours desquelles nous avions beaucoup palabré et peu fait, nous aurions soulevé la Kabylie entière et repris un combat plus incisif dans l’Oranie. A ce moment-là, nous aurions ouvert la voie sur la province deConstantine. »

L’Emir Abdelkader, homme de lettres

Dans ses écrits, on retrouve la mystique soufie à laquelle il a appartenu, son père spirituel ayant été avec beaucoup de convictions Ibn El Arabi : « Et c’est ainsi que notre maître respecté (Ibn Arabi) nous enseigne que l’unique acquisition des êtres est l’existence. » Pour l’Emir, la poésie a trouvé une place prépondérante chez les soufis. Ses écrits poétiques s’inspirent largement des Fout ouhat el Mekkia et des Fossus el-Hikam, d’ Ibn El Arabi. Voici un extrait de poésie à contenu religieux : « O Seigneur, ô envoyé d’Allah, mon soutien, mon espoir, ma citadelle, mon assistance ! Trésor de mon dénuement, mon refuge, mon secours, ma réserve dans le malheur et la peine ! Ô rocher qui me préserve de l’humiliation, ô défenseur de mon honneur, ô notre intercesseur ! En demain j’espère, grâce à toi, à mon appui. La science que j’espère acquérir et les œuvres dont je conçois la réalisation ne me sont inspirées que par la religion de la voie droite et de la bonne direction. Je désire ton agrément, ô Mohammed, et pour le fléchir, je ne présenterai que mon dénuement, mon humilité et mes mains vides. Si tu es satisfait, quelles seront alors ma gloire et ma noblesse ! Quand tu m’aides, qui pourrait quelque chose contre moi ? ».

Par ailleurs, étant donné l’abondance de ses écrits, il nous est impossible de parler de toute sa production qui nécessiterait des pages entières d’analyse. Contentions-nous de ce poème rédigé à l’adresse de son fils qu’il n’avait pas vu pendant plus d’une année au cours de laquelle il dirigeait ses troupes : « Si la nostalgie, ô mon enfant/Etreint ton petit cœur chéri/Qui espère un jour de fête et attend /Le mien brûle, aspire et prie/J’enferme mon chagrin en silence/Mon cœur d’abord, ô patience ».

Abdelaziz Ferrah :Le Temps d’une halte, rencontre avec l’Emir Abdelkader, Ed APIC , 292 pages, 2007.

P.-S.

La Nouvelle République

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